Contexture

L'image des images

Dans toutes œuvres picturales, les images produites ne sont que des fragments d’un tout, et de chaque fragment nous pouvons en extraire un autre.

Les images ne seraient donc que des bribes ou des fragments d’une globalité si toutefois elles avaient la faculté de transmettre une réalité. Mais, l’image reste une définition quel qu’en soit son objet; la représentation, l’idée ou l’illustration qu’elle projette de transmettre ou produire chez le regardeur.

C’est non plus une ouverture sur un monde …. mais une restriction, un cloisonnement provoqué par l’effet focalisateur du cadrage ou du contour, qui occulte et soustrait l’environnement. L’image n’est qu’un choix arbitraire et partiel de monstration et ce, quel que soit le médium et la technique empruntés. À la fois écran et faisant écran, c’est là tout le principe et l’aboutissant de l’image.

La neutralité de l’image, la réduction la plus radicale, la représentation la plus synthétique recherchée se traduisent par l’emploi unique des quatre angles qui ceinturent et agissent comme seul déterminant de l’image à son point zéro, comme point de départ, une image sans marque particulière, une image générique.

 

Toute « chose générique sans marque particulière » provoque, chez le regardeur dans le cas d’une image de cette nature, le réflexe de s’enquérir des divers éléments qui la composent, dans le seul but de définir les caractéristiques du produit fini, dépassant la béatitude qui s’opère ordinairement face à : « ceci est un … cela est du … »

 

Si l’image, par ses diverses manipulations, techniques et intentionnelles, ne délivre que des incertitudes, elle se devrait de produire avant tout, chez le regardeur, défiance et reconsidération dans un ensemble – complétude et résolution – élargi hors des limites qu’impose le cadrage à jamais sélectif.

Aujourd’hui, l’image s’expose, s’exhibe, se projette, s’affiche dans une totale frénésie. La profusion d’images qui nous est donnée à consommer par le « biais » des divers moyens techniques fait qu’une telle abondance, qu’une telle débauche, qu’un tel pouvoir de donner à voir, que ces mêmes images par leur quantité et leur rythme de diffusion se chevauchent, se recouvrent par superposition continue, chacune occultant immédiatement la précédente, décuple le phénomène d’incertitude délivré par l’image unique pour finir chez le « regardeur » par produire une totale confusion, de sorte que nous ne discernons plus rien de clair.

 

En utilisant un seul et unique déterminant de l’image, devenant la seule indication de construction, je tente par les différentes compositions résultantes, de recréer la confusion provoquée par la surabondance d’images.

Le champ du tableau est intégralement rempli de signes répétés, il n’y a pas de hiérarchie, par l’endroit privilégié, la facture est précise et élimine l’arbitraire, la connotation et la fantaisie de l’imagerie, qu’il s’agisse d’une image peinte, photographique ou cinématographique. L’œuvre ne nécessite qu’un minimum de décisions, les plus objectives et les plus rationnelles possibles sur la surface plane du support. Ces formes répétées sont préalablement – à l’aide d’une forme, gabarit de l’image d’un format traditionnel de l’imagerie contemporaine (16/9ème) de dimension pouvant varier d’une œuvre à l’autre, seule concession à l’arbitraire – repérées, puis inscrites, ainsi signalées par l’opposition des formes noires, uniques déterminantes de l’image jusqu’à la totale occupation et recouvrement de la surface investie, avec le même soucis de justesse et de précision - mais sans préoccupation de la finalité - que pour la peinture traditionnelle, mais par l’utilisation de matériaux contemporains pour la totalité de l’œuvre « fonds-formes ».L’emploi de ces matériaux permet d’obtenir sans trace, sans donner d’indication d’orientation, l’aplat parfait.

 

Contexture

 

Chaque déplacement du gabarit fait que chacune des images déterminées par ces formes simples répond invariablement à la schématisation extrême recherchée pour obtenir « l’image générique », l’image sans marque particulière. Nous percevons beaucoup mieux les formes simples, symétriques qui se dégagent clairement du fond, ces formes s’inscrivent dans notre mémoire, une lecture de codes universels, codes de l’imagerie, que le regardeur saura décrypter une à une en fonction du principe structuraliste d’organisation de recouvrement – chaque image successivement inscrite venant chevaucher, masquer partiellement la précédente inscrite, créant ainsi par la composition qui en résulte, la confusion apparente qui règne par la surabondance d’images déversées – sans une quelconque idée de composition, uniquement la volonté de recouvrement de la surface de l’écran.

 

" ….. ou avance sans connaître le point d’arrivée, et le présent me suffit …".

Matisse

  

 

Pas davantage que les non couleurs, le noir et le blanc ne sont des contraires, ils ne sont que des extrémités d’une gamme de tons, elles réalisent simplement le contraste le plus actif de toutes les couleurs, le plus prononcé en valeur pure, mais par neutralité de ton, ce que n’offre pas l’emploi d’autres couleurs qui organiseraient entre elles d’autres rapports irrémédiablement connotés.

 

 

Dans le blanc, nous ne pouvons parler de profondeur ; nous n’en avons aucune notion, il reste impénétrable, nous nous déplaçons dans le noir, jamais dans le blanc, rien n’éclaire le blanc, tout au plus est-il le complice multiplicateur de la lumière qu’il renvoie par sa nature - dans certaines œuvres - en l’accentuant, le blanc reste l’insondable, le blanc traduit l’incertitude, le plus grand vide. La lumière a le pouvoir de se manifester dans le noir, le blanc n’a de pouvoir que celui d’irradier les couleurs contenues ou absorbées dans le noir, que la lumière en se manifestant révélera.

 

Et, c’est pour parer à cette phénoménologie, que les noirs inscrits dans l’espace – plan de mon intervention le sont exclusivement en noir mat, afin de marquer la plus grande neutralité du signe, non par sa définition, celle d’une allusion à l’espace, mais par sa matité et sa nature de facture industrielle. La peinture est une chose, sans recherche d’y voir autre chose sur sa surface qui se manifesterait avec la complicité de la lumière.

La détermination, le sacerdoce qui anime les faiseurs d’images, images de toutes natures, de toutes techniques, est l’acte d’occupation d’une surface plane limitée dans ses démarcations, dans laquelle le balayage du regard viendra buter sur les contours qui circonscrivent la figure. C’est cette parcimonie, ces limites matérielles du support que je tente d’occulter en oeuvrant à la fois la surface en cours de recouvrement et celles de même nature qui la juxtaposeront; produisant ainsi le continuum infini et contrôlable de l’œuvre, n’étant elle-même que l’un des innombrables de l’œuvre globale. La limitation sans limites exactes, au-delà du support, (all over) ; la limite sans limite, celle du continu de l’œuvre, la totalité de l’œuvre, limitée uniquement dans le temps. Passé l’élimination de la figure, de la composition, puis de la matière, ne subsiste – visible dans le principe de construction lisible – que le « rythme automatique ». Rythme automatiquement né de la contexture * qui émane du processus de construction, absent de toute idée préalable de disposition harmonique, engendré par le seul déplacement – inscription de la forme générique chargée de couvrir et d’animer la surface du plan.

 

Dans l’écriture musicale, en non-initié je n’y vois qu’une succession de noir et de blanc, d’intervalles, d’ondulations, de modulations… qui organisent l’animation purement visuelle de la partition, à l’instar de mes contextures produites par la répétition des éléments. La contexture s’éclaire au questionnement et se recodifie elle-même dans un nouveau degré de lecture, celui des représentations de l’esprit qui s’offrent à la perception rétinienne en un mouvement stroboscopique d’où le regardeur saura susciter une musique que je lui souhaite « haute en couleur », toute la gamme étant contenue dans le visuel intérieur du noir de cet espace.

Cet espace n’étant lui même qu’une portion, une image ou une page prélevée d’un ensemble continu, c’est délibérément que je laisse, apparentes sur le chant du support les traces de la découpe, renforçant ainsi le constat de prélèvement,
de fragmentation d’un tout, spatial et temporel, sans limites.

Au-delà de la lecture d’un principe de recouvrement systématique de la surface, l’œuvre finale peut également être perçue comme née par empilement successif des formes rectangulaires lorsque l’œuvre, hors des murs, s’inscrit à la verticale lors d’une intervention dans l’espace public. Ce qui ne perturbe en rien le principe même de recouvrement, mais viendra créer une image nouvelle, formant à elle seule, une architecture provisoire, passagère, s’intégrant dans son environnement pour une durée déterminée, limitée. Idem au sol lorsque la surface à investir cernée et indissociable de son cadre, se verra épisodiquement masquer par le support sur lequel l’œuvre méthodique sera accomplie. C’est invariablement, quel qu’en soit le contexte, dans le principe de recouvrement systématique de la surface écran faisant écran que l’œuvre est commise.

 

* Terme que je juge préférable à composition : la contexture présentant un tout complexe que forment les éléments, sans notion préalable d’agencement

 

Qui suis-je ?

Morio - Artiste récent et multiple

  • > Diplômé de l’Ecole des Beaux Arts de Cherbourg et de Quimper
  • > D.N.S.E.P. obtenu en 2000
  • > Né à Bayeux
  • > Vit et travaille à Loctudy
  • > Terrain de contemplation : Manche Ouest à Ouest Bretagne

"Afin de me détourner d'une vie professionnelle très variée dans laquelle je me suis essayé à une grande diversité de métiers avec la tentative , chaque fois de me convaincre que l’un d’entre eux allait me convenir … déboires successifs ! et ce jusqu’en septembre 1994 ..."